Étrangement l’œuvre d’Adorno s’est trouvée en France le plus souvent compartimentée entre esthétique, sociologie, musicologie sans que son unité ne soit considérée. En redonnant toute sa place à la méditation métaphysique d’Adorno, au cœur de La Dialectique négative, et dont le philosophe de Francfort jugeait qu’elle ne pouvait pas ne pas avoir été entamée, compromise, affectée par la barbarie de la Seconde Guerre Mondiale, cet essai fait la démonstration de l’existence d’une telle unité métaphysique architectonique et circonscrit ce faisant, l’enjeu fondamental de la réception française d’Adorno. Il est aussi invention d’une méthode d’analyse. Méthode dont la « stridence » (mot emprunté aux Voix du silence de Malraux) est le concept clef. Analyse de la bizarrerie de la réception ou de la non-réception d’un livre majeur ; et du conflit philosophique qui opposa Lyotard à Derrida, à propos d’Adorno. Quels furent les effets de turbulence, de mutation, de déplacement conceptuels, mais aussi de silence, qu’a suscité le nom du philosophe allemand à l’intérieur des oeuvres des deux philosophes français, des années 1980 à leurs morts ? Quels furent les effets d’après-coup, pour constituer le périmètre de l’échange conflictuel en une « conjoncture doctrinale » ? Ce suivi des transformations conceptuelles définit la stridence, et implique une nouvelle manière d’écrire l’histoire de la philosophie qui étudie les auteurs à partir d’un conflit qui s’est prolongé souterrainement dans les livres pour hanter et changer les pensées. Enfin, cet essai montre tant par son propos que par sa méthode, comment l’histoire de l’extermination des Juifs d’Europe a peu à peu gagné le champ philosophique français, au prix d’une mésinterprétation de la pensée d’Adorno, déplacée du fait de Lyotard vers le champ esthétique pour y nourrir un interdit de représentation de la Shoah, source de nombreux conflits contemporains. Or ce qu’Adorno définissait comme l’innommable n’était pas réductible à l’irreprésentable. Par contrecoup, voici produite une généalogie du conflit relatif à la représentation de l’extermination, qui déchire aujourd’hui encore nos contemporains (Didi-Huberman, Lanzmann, Rancière, etc.). Adorno est le nom d'une profonde discorde entre Lyotard et Derrida, qui s'est poursuivie de livre en livre. Cet essai se veut une nouvelle manière d'écrire l'histoire de la philosophie, qui étudie les auteurs à partir d'un conflit qui s'est prolongé souterrainement dans les livres pour hanter et changer les pensées. Ce suivi des transformations conceptuelles définit la «stridence.» Michèle Cohen-Halimi, ancienne élève de l'École normale supérieure, est agrégée, docteur en philosophie et philosophe, maître de conférences à l’université de Paris X-Nanterre. Elle est déjà l’auteur d’ouvrages parus aux Éditions Vrin et à La Fabrique.